Mes coups de cœur


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28 août 2014

L'Élite - Joelle Charbonneau (Extrait)

Extrait : L'Élite
Joelle Charbonneau
Éditions Macadam


Chapitre 1


Jour de remise des diplômes.
Je me trémousse pendant que ma mère m’ajuste ma tunique. Apparemment satisfaite, elle me glisse une mèche de cheveux derrière l’oreille, puis me tourne vers le réflecteur de notre aire de séjour. Rouge. Je porte maintenant du rouge. Fini le rose. Je suis une adulte. En avoir la preuve sous les yeux me noue l’estomac.
— Tu es prête, Cia ? me demande ma mère.
Elle aussi est vêtue de rouge. Sa robe arachnéenne ondoie élégamment jusqu’au sol. En comparaison, ma robe sans manches et mes bottes de cuir paraissent un peu enfantines mais ça ne me gêne pas trop. J’ai tout le temps de m’approprier mon nouveau statut d’adulte. Je suis encore jeune. À 16 ans, je suis d’ailleurs la plus jeune de ma classe.
Je jette un dernier coup d’œil au réflecteur en souhaitant de toutes mes forces qu’aujourd’hui ne soit pas le dernier jour de ma scolarité. Mais ça ne dépend pas de moi. J’ai beaucoup travaillé, j’ai fait de mon mieux, je ne peux qu’espérer être choisie. Une boule d’angoisse dans la gorge, je parviens à articuler :
— Allons-y.
La cérémonie se déroule dans le parc, au milieu des stands de pâtisseries et de lait frais. La colonie au grand complet sera présente. C’est logique car tous les colons ont un lien de parenté avec au moins un des étudiants. Nous sommes quatorze à passer de l’enfance à l’âge adulte, huit garçons, six filles, plus nombreux que toutes les années précédentes. C’est le signe que notre colonie est dynamique et florissante.
Mon père et mes quatre frères, vêtus de l’habit de cérémonie violet, nous attendent devant la maison. Mon frère aîné, Zeen, m’ébouriffe les cheveux en souriant.
— Alors gamine, prête à dire adieu à l’école et à rejoindre les ratés comme nous dans la vraie vie ?
Zeen et mes autres frères sont loin d’être des ratés. D’ailleurs les filles ne s’y trompent pas et passent leur temps à se jeter à leur tête. Mais s’ils ne refusent jamais une soirée en bonne compagnie, ils s’intéressent plus à la création d’un plant de tomate hybride qu’à l’idée de s’installer pour fonder une famille. Dans ce domaine, Zeen est certainement le pire des quatre. Grand, blond, beau garçon, il est surtout très intelligent. Pourtant, il n’a pas été choisi pour le Test et cette idée me donne le cafard. Peut-être que c’est la première règle à intégrer en devenant adulte : on n’obtient pas toujours ce que l’on veut. Zeen aurait sûrement préféré continuer ses études et entrer à l’université. Marcher dans les pas de notre père. Il doit savoir ce que je ressens. J’aimerais pouvoir en parler avec lui, lui demander comment il a vécu la déception que je m’apprête très certainement à expérimenter. Notre colonie aura de la chance si un des siens est choisi pour le Test. Ce n’est pas arrivé depuis cinq ans. Je suis certes une excellente élève, mais d’autres sont meilleurs que moi. Bien meilleurs. Je n’ai pratiquement aucun espoir.
Je me force néanmoins à sourire.
— Bien sûr que je suis prête. Je n’ai pas le choix si je veux diriger la colonie avant que vous soyez mariés.
Hart et Win rougissent jusqu’à la racine des cheveux. Ils ont deux ans de plus que moi et la simple idée du mariage leur donne envie de prendre leurs jambes à leur cou. Ce qu’ils aiment, c’est travailler ensemble à la pépinière, s’occuper des plantes que notre père a conçues pour qu’elles résistent aux sols corrompus qui entourent la colonie.
— Personne ne dirigera rien du tout si on ne se remue pas !
Le ton de ma mère est sec. Déjà, elle remonte le chemin d’un bon pas et mes frères et mon père la suivent sans discuter. Elle aimerait tellement voir Zeen et Amin mariés et installés que le sujet la met toujours un peu en colère.
À peine avons-nous quitté le jardin que mes frères et mon père ont créé autour de la maison que nous nous retrouvons entourés d’une terre craquelée et aride. Seules quelques touffes d’herbe et un arbuste malingre parviennent à y survivre. D’après mon père, c’est encore pire à l’ouest et si nos dirigeants ont choisi la région des Cinq Lacs pour monter notre colonie, c’est qu’elle avait un potentiel.
Nous habitons à presque huit kilomètres du centre-ville et habituellement, je les parcours à vélo. Aujourd’hui, ma famille et moi les feront à pied. Quelques citoyens possèdent des voitures mais l’essence et les cellules solaires sont trop rares et précieuses pour une utilisation quotidienne.
Avec son centre ovale et ses extensions sur les côtés, le parc communautaire a un peu la forme d’une tortue. Au milieu, une magnifique fontaine projette une eau incroyablement cristalline. C’est un luxe car l’eau propre n’est pas facile à obtenir. Ce gaspillage au nom de la beauté est autorisé en l’honneur de l’homme qui a découvert le moyen de décontaminer les lacs et les nappes phréatiques après l’Époque Sept. Pour les océans, ou ce qu’il en reste, la solution reste à trouver.
À mesure que nous approchons, le paysage devient plus vert et on entend les oiseaux chanter. Maman est silencieuse. Zeen la taquine en affirmant qu’elle ne veut pas que je grandisse mais je ne crois pas que ce soit le problème.
Ou peut-être que si.
Je m’entends bien avec ma mère mais es deux dernières années, elle est devenue plus distante. Plus réticente à m’aider pour mes devoirs. Plus intéressée à marier ses fils et à parler de l’apprentissage que je choisirai après l’école. Comme si les discussions sur le Test étaient devenues taboues. Alors je me suis éloignée d’elle et rapprochée de mon père. Au moins, s’il ne m’encourage pas, il ne me décourage pas non plus. En général, quand je lui parle de mes envies d’université, il m’écoute sans rien dire. Je suppose qu’il a peur que je sois déçue.
Le soleil est chaud et alors que nous gravissons la dernière colline, je sens la sueur dégouliner dans mon dos. Des échos de musique et de rires nous parviennent et me font accélérer le pas. Juste avant le sommet, papa passe son bras autour de mon épaule et me murmure de ralentir et d’attendre que le reste de la famille at pris un peu d’avance. L’excitation me pousse en avant mais j’obéis en lui demandant :
— Il y a un problème ?
Son sourire reste éclatant mais son regard s’assombrit.
— Non, pas de problème, m’assure-t-il. Je voulais juste un moment en tête en tête avec ma petite fille avant le grand chambardement. Dès que nous commencerons à descendre le versant de cette colline, plus rien ne sera comme avant.
— Je sais.
— Tu es nerveuse ?
— Je crois.
La peur se mêle à une foule d’autres émotions que je ne parviens pas à identifier.
— C’est bizarre de ne pas savoir ce que je vais faire en me levant demain matin.
La plupart de mes camarades de classe ont déjà décidé de leur avenir. Ils savent qu’ils seront apprentis ou s’ils déménageront dans une autre colonie pour trouver du travail. Certains ont même déjà prévu la date de leur mariage. Ce n’est pas mon cas. Mon père m’a bien proposé de travailler avec lui et mes frères, mais je n’ai pas comme eux la main verte. La dernière fois que j’ai aidé mon père, j’ai failli détruire les graines de tournesol qu’il avait mis des mois à créer. Mon domaine à moi, c’est plutôt la mécanique.
— Tu vas devoir affronter la réalité, reprend mon père d’une voix douce. Et n’oublie pas que je serai fier de toi, quoi qu’il arrive.
— Même si je ne suis pas sélectionnée pour le Test ?
— Surtout si tu n’es pas sélectionnée pour le Test, sourit-il en me donnant un petit coup dans l’estomac.
Quand j’étais petite, ça me faisait hurler de rire. Aujourd’hui encore, ça me fait sourire. Certaines choses ne changent pas. C’est rassurant. Pourtant, les paroles de mon père ne me convainquent pas.
Il est allé à l’université. C’est là qu’il a appris à modifier génétiquement les plantes pour qu’elles survivent et se développent dans une terre profondément polluée. Il ne parle pas beaucoup de cette période de sa vie. Pas plus d’ailleurs que de la colonie où il a passé son enfance. Probablement parce qu’il est modeste et ne veut surtout pas nous écraser par son succès.
— Tu penses que je ne serai pas acceptée, c’est ça ?
Mon père fronce les sourcils.
— Je pense que tu te sous-estimes. Tu es très intelligente, Cia. On ne sait jamais qui le comité et on ne connaît pas les critères de sélection. Dans ma classe nous avons été cinq à passer le Test. Les quatre autres avaient de meilleurs résultats scolaires que moi mais je suis le seul à être entré à l’université. Le Test n’est pas toujours juste et ce n’est pas une fin en soi.
— Mais tu es content d’être allé à l’université, ai-je protesté. Si tu n’avais pas fait d’études, tu ne serais pas capable de réaliser tous ces miracles !
À deux pas de nous, un pommier explose de fleurs, autant de promesses de fruits délicieux dans quelques mois. Non loin, des buissons de myrtilles poussent à côté de marguerites et d’autres fleurs dont j’ignore le nom. Sans mon père, rien de tout ça n’existerait. Quand j’étais petite, cette colline n’hébergeait que des plantes rabougries aux fruits rares ou inexistants. À cette époque, nous avions souvent l’estomac vide. Quand il a pris en main les cultures, tout a changé. Bien sûr, nous devons toujours faire attention à ne pas gaspiller, mais la faim n’est plus un problème.
— Je ne peux ni me réjouir ni me désoler d’être allé à l’université, a soupiré mon père. Je n’ai pas eu le choix.
Son regard se perd dans le vague pendant un moment, puis il sourit de nouveau. Mais les nuages n’ont pas quitté ses yeux.
— Si je n’étais pas allé à l’université, je ne serais jamais venu vivre ici et je n’aurais pas rencontré ta mère. Qu’est-ce que je serais devenu sans elle et sans vous ?
— Probablement un vieux garçon qui vivrait chez ses parents et dont la mère se demanderait chaque jour quand il va se marier.
Il m’ébouriffe les cheveux, les yeux pétillants de malice.
— Un destin pire que la mort, rit-il.
C’est aussi ce que je pense à chaque fois que ma mère répète à Zeen qu’il passe à côté de sa vie.
— Allons-y, lance-t-il, ta mère va faire sonner le tocsin si on traîne plus longtemps. Je veux juste que tu n’oublies jamais une chose : je crois en toi, quoi qu’il arrive.
Son bras sur mon épaule, le mien autour de sa taille, nous franchissons les derniers pas qui nous séparent du sommet de la colline. Je souris mais tout au fond, je me demande, le ventre noué, si papa n’a pas toujours pensé que je n’aurai jamais la capacité d’atteindre son niveau. Que je le décevrai, quoi qu’il arrive.
[…]

Vous pouvez trouver ce livre en vente dans toutes les librairies.

10 juin 2014

Divergente T.3 - Veronica Roth (Extrait)

Extrait : Divergente T.3
Veronica Roth 
Éditions Nathan




Chapitre un
Tris

Ses paroles résonnes dans ma tête tandis que j'arpente ma cellule au siège des Érudits : « Je m'appelle désormais Edith Prior. Et il y a beaucoup de choses que je serai heureuse d'oublier. »
— Et tu es sûre que tu ne l'as jamais vue ? Même en photo ? me demande Christina.
Sa jambe blessée est posée sur un oreiller. Elle a reçu une balle lors du coup de force qui nous a permis de diffuser publiquement la vidéo d'Edith Prior. Nous n'avions pas la moindre idée de ce qu'elle contenait, ni qu'elle allait saper les fondations sur lesquelles reposaient nos vies, à savoir les factions, nos identités.
— C'est peut-être une de tes grands-mères ? Une tante ? Un truc comme ça ?
— Puisque je te dis que non, répliqué-je. Prior est — était — le nom de mon père ; elle serait forcément de sa famille. Mais à ma connaissance, c'était tous des Érudits. Et Edith est un prénom altruiste. Alors...
— Alors ça doit être plus ancien que ça, suggère Cara.
À cet instant, c'est fou ce qu'elle ressemble à son frère. Will, mon ami. Celui que j'ai tué. Puis elle se redresse et le fantôme de Will s'évanouit.
— Il faut sûrement remonter à plusieurs générations. Ce serait une de tes ancêtres, quoi.
« Ancêtre ». Me mot m'évoque quelque chose de décrépit, comme de la brique qui s'effrite. Je pose ma main sur le mur de la cellule. Il est froid.
Mon ancêtre... Et voilà l'héritage qu'elle m'a transmis : la liberté de vivre en dehors des factions. La découverte que mon identité de Divergente est plus importante que je n'aurais jamais pu l'imaginer. Le fait même que j'existe est un signal. Nous devons quitter cette ville et aller offrir notre aide à ceux qui vivent à l'extérieur.
— Je veux savoir, reprend Cara en passant la main sur le visage. J'ai besoin de savoir depuis combien de temps on est là ! Tu peux arrêter de tourner en rond une minute ?
Je m'immobilise au milieu de la cellule et je la regarde, un peu surprise par le ton de sa voix.
— Excuse-moi, marmonne-t-elle.
— C'est bon, intervient Christina. Je ne sais pas depuis quand on est enfermées ici, mais ça fait bien trop longtemps.
Il s'est écoulé plusieurs jours depuis qu'Evelyn a maîtrisé le chaos qui régnait dans le hall du siège des Érudits et fait enfermer tous les prisonniers dans des cellules au deuxième étage. Une sans-faction est venue soigner nos blessures et nous distribuer des antalgiques, et on s'est nourries et douchées plusieurs fois. Mais j'ai eu beau questionner nos gardiens, impossible de savoir ce qui se passe dehors.
— J'étais sure que Tobias viendrait me voir, dis-je en m'asseyant au bord de mon lit. Qu'est-ce qu'il fabrique ?
— Peut-être qu'il t'en veut encore de lui avoir menti et d'avoir coopéré avec son père, suggère Cara.
Je la foudroie du regard.
— Quatre n'est pas aussi mesquin, objecte Christina, soit pour la remettre à sa place, soit pour me rassurer. Il doit se passer un truc qui l'empêche de venir. Il t'a bien dit de lui faire confiance, non ?
Dans la confusion, alors que tout le monde criait et que les sans-faction essayaient de nous pousser vers les escaliers, je me suis agrippée à lui pour que nous ne soyons pas séparés. Il m'a simplement dit : « Fais-moi confiance. Fais ce qu'ils te disent. »
— J'essaie, assuré-je à Christina.
Et c'est vrai. Mais chaque nerf, chaque fibre de mon être réclame de sortir non seulement de cette cellule, mais de la prison que représente la ville qui l'entoure.
J'ai besoin de savoir ce qu'il y a de l'autre côté de la Clôture.


Chapitre deux
Tobias

Je ne peux pas traverser ces couloirs sans repenser aux jours que j'ai passés prisonnier ici, pieds nus, assailli par la douleur au moindre mouvement. Et ce souvenir est indissociablement lié à l'attente du moment où Béatrice Prior devrait mourir, à mes coups de poing désespérés contre la porte, à l'image de Tris inerte dans les bras de Peter, avant qu'il ne dise qu'elle était simplement droguée.
Je hais cet endroit.
Il n'est plus si impressionnant depuis la bataille ; il y a des impacts de balles dans les murs et des débris de verre un peu partout. Le sol est crasseux et l'éclairage vacillant. On me laisse entrer dans la cellule sans me poser de questions, parce que je porte le brassard noir marqué d'un cercle blanc des sans-faction, mais aussi parce que les traits d'Evelyn se retrouvent sur mon visage. Le nom de Tobias Eaton, jusqu'ici entaché par la honte, est désormais doté d'un grand pouvoir.
Tris, épaule contre épaule avec Christina, est accroupie sur le sol de la cellule en face de Cara. Mais alros qu'elle devrait me paraître pâle et frêle — ce qu'elle est -, elle me semble occuper toute la place.
Ses yeux s'écarquillent à mon entrée et déjà elle se serre contre moi, les bras autour de ma taille, le visage contre ma poitrine.
Je presse son épaule en lui caressant les cheveux et, une fois de plus, je suis surpris quand mes mains rencontrent sa nuque. J'étais content quand elle s'est coupé les cheveux, parce que cette nouvelle coupe était celle d'une guerrière et que c'était précisément ce dont elle avait besoin.
— Comment as-tu réussi à entrer ? me demande-t-elle de sa voix douce et claire.
— Je suis Tobias Eaton.
Ça la fait rire.
— Pardon. J'oublie toujours.
Elle s'écarte de moi, jusque assez pour pouvoir me regarder. Il y a quelque chose d'incertain dans ses yeux, comme un tas de feuilles que le vent peut éparpiller d'un instant à l'autre.
— Qu'est-ce qui se passe ? Pourquoi tu n'es pas venu plus tôt ?
Son ton est presque implorant. Quels que soient les souvenirs horrible que cet endroit m'évoque, il en est encore plus chargé pour elle : sa marche vers son exécution, la trahison de son frère, le sérum de simulation des Érudits. Il faut que je la sorte de là.
Cara lève les yeux, curieuse d'entendre ce que je vais répondre.
— Evelyn va imposer un couvre-feu. Personne ne pourra plus faire un pas sans sa bénédiction. Il y a quelques jours, elle a tenu un grand discours sur la nécessité de s'unir contre nos oppresseurs du dehors.
— Nos oppresseurs ? répète Christina, surprise.
Elle sort de sa poche un flacon dont elle avale le contenu. Sûrement un antidouleur.
— Ma mère — et elle est loin d'être la seule — estime que ce serait une erreur de sortir de la ville pour aller aider des gens qui nous y ont fourrés rien que pour pouvoir se servir de nous plus tard. Elle veut qu'on garde notre énergie pour remettre la ville en état et régler nos problèmes, au lieu de s'occuper de ceux des autres. Je la cite, bien sûr. Je crois surtout que ça l'arrange, parce que tant qu'on restera tous à l'intérieur de la Clôture, elle conservera le pouvoir. À la minute où on sortira, ce sera fini pour elle.
— Super, commente Tris, les yeux au ciel. C'est bien son genre, de faire le choix le plus égoïste.
— En même temps, elle n'a pas entièrement tort, intervient Christina en faisant rouler le flacon vide entre ses doigts. Je ne dis pas que je n'ai pas envie de sortir de la ville pour savoir ce qu'il y a dehors, mais on a du pain sur la planche, ici. Et comment voulez-vous aider des gens dont on ne sait rien ?
Tris réfléchit en se mordant la joue.
— Bonne question, avoue-t-elle.
Ma montre indique quinze heures. Je me suis déjà trop attardé — assez pour éveiller les soupçons d'Evelyn. Je lui ai raconté que j'allais voir Tris pour rompre et que je n'en aurais pas pour longtemps. Je ne suis pas certain qu'elle m'ait cru.
— Écoutez, dis-je. Je suis venu vous prévenir qu'ils vont commencer à juger les prisonniers. Ils vont vous injecter du sérum de vérité, et si vous parlez, vous serez condamnées pour trahison.
— Pour trahison ? gronde Tris. En quoi le fait d'avoir montré la vidéo d'Edith est un acte de trahison ?
— Cé'tait un acte de désobéissance vis-à-vis de nos leaders. Evelyn et ses partisans ne veulent pas quitter la ville. Il ne risquent pas de vous remercier d'avoir montré cette vidéo.
— Il ne valent pas mieux que Jeanine ! s'indigne Tris en donnant un coup de poing dans le vide. Prêts à tout pour étouffer la vérité ! Et tout ça pour quoi ? Pour être les rois de leur petit monde minable ! Quelle absurdité !
Je ne le dirais jamais tout haut, mais dans un sens, je suis d'accord avec ma mère. Divergent ou non, je ne dois rien à ceux du dehors. Je ne suis pas sûr de vouloir leur faire don de ma personne pour résoudre les problèmes de l'humanité, quoi qu'on entende par là.
En revanche, tout mon être exige de partir, furieusement, rageusement, avec le même sentiment de nécessité qu'un animal pris au piège et prêt à se ronger la patte pour se libérer.
— Quoi qu'il en soit, déclaré-je prudemment, si le sérum de vérité marche sur vous, vous serez condamnées.
— Comment ça, si le sérum marche sur nous ? relève Cara.
— Divergente, lui rappelle Tris en se tapotant la tête.
— Ah, d'accord. C'est vrai que tu es plutôt atypique, observe Cara en remettant en place une mèche de cheveux. E règle générale, les Divergents ne sont pas plus immunisés que les autres contre le sérum de vérité. Je me demande ce qui te rend différente...
— Tu n'es pas la seule, réplique sèchement Tris. Tous les Érudits qui m'ont planté une aiguille dans le cou se sont posé la question.
— On peut se concentrer sur le problème actuel ? les coupé-je. Je préférerais ne pas être obligé de vous faire évader.
Je tends la main vers Tris en quête de réconfort et elle me presse les doigts. Là d'où l'on vient tous les deux, on ne se touche pas à la légère. Du coup, chaque contact entre nous prend de l'importance et se charge d'énergie et d'apaisement.
— OK, on arrête, me dit-elle, radoucie. C'est quoi, ton idée ?
— Je vais essayer de convaincre Evelyn de te faire passer en premier. Tu n'auras plus qu'à trouver un bon mensonge à lui raconter quand on t'aura injecté le sérum. Quelque chose qui blanchira Christina et Cara.
— Quel genre de mensonge ?
— Je pensais te laisser te débrouiller avec ça. Tu mens beaucoup mieux que moi.
À l'instant où je le dis, je me rends compte que je viens de toucher un point sensible. Elle m'a menti tant de fois ! Quand Jeannine a exigé le sacrifice d'un Divergent, elle m'a promis de ne pas mettre sa vie en danger en se livrant. Pendant l'attaque des Érudits, elle m'a assuré qu'elle se tiendrait à l'écart, et je l'ai retrouvée là-bas avec mon père. Je comprends pourquoi elle a fait tout cela, mais ça n'empêche qu'elle a trahi ma confiance.
Elle regarde ses chaussures.
— Ouais. OK. Je trouverai un truc.
— Je vais tâcher de persuader Evelyn de hâter la procédure.
— Merci.
J'éprouve une violente envie, désormais familière, de m'arracher à mon enveloppe corporelle pour parler directement à son esprit. Et je me rends compte que c'est ce même élan qui me donne envie de l'embrasser dès que je la vois, parce que le plus petit espace entre nous me rend fou. Nos mains s'étreignent. Sa paume est moite de sueur, la mienne rugueuse à force de m'agripper à des trains en marche. Ses yeux me font penser à de vastes ciels, comme je n'en ai jamais vu en dehors de mes rêves.
— Si vous comptez vous embrasser, merci de prévenir, que j'aie le temps de regarder ailleurs, nous lance Christina.
— Considère-toi comme prévenue, lui répond Tris.
Et on s'embrasse.
Une main sur sa joue pour prolonger notre baiser, je garde ma bouche sur la sienne pour sentir chaque point de contact entre nos lèvres quand elles se séparent et se retrouvent. Je savoure l'air que nous partageons la seconde d'après et la caresse de son nez qui glisse le long du mien. Je ravale les mots qui me brûlent les lèvres, parce qu'ils sont trop intimes. Mais à la réflexion, ça m'est égal.
— C'est dommage qu'on ne puisse pas être un peu seuls, dis-je en sortant de la cellule à reculons.
— Je me dis ça tout le temps, répond-elle en souriant.
Et je referme la porte sur l'image de Christina en train de faire semblant de vomir, de Cara qui rit, et de Tris laissant retomber ses bras le long de son corps.
[...]


Vous pouvez trouver ce livre en vente dans toutes les librairies.

15 mai 2014

Divergente T.2 - Veronica Roth (Extrait)

Extrait : Divergente T.2
Veronica Roth
Éditions Nathan



Chapitre un

Je m'éveille avec son nom à la bouche.
Will.
Les yeux fermés, je le revois qui s'affale sur le trottoir. Mort.
Et c'est moi qui l'ai tué.
Tobias s'accroupit devant moi, une main sur mon épaule gauche. Le wagon tressaute sur les rails. Marcus, Peter et Caleb sont debout devant la portière ouverte. Je gonfle mes poumons et je bloque ma respiration dans l'espoir de soulager un peu le poids qui m'oppresse.
Il y a encore une heure, rien de ce qui est arrivé ne me semblait réel. Maintenant, si.
J'expire, et le poids est toujours là.
— Allez, viens, Tris, me dit Tobias, ses yeux fouillant les miens. On doit sauter.
Il fait trop sombre pour voir où on est, mais si c'est le moment de descendre, on en doit pas être loin de la Clôture. Tobias m'aide à me lever et me guide jusqu'à la portière.
Les autres sautent : d'abord Peter, puis Marcus et enfin Caleb. Je prends la main de Tobias. Debout dans l'encadrement, je sens la pression du vent qui me repousse vers l'intérieur, vers la sécurité.
Pourtant, on se jette dans le noir et on atterrit lourdement sur la terre ferme. Le choc réveille la douleur de ma blessure à l'épaule. Je me mords la lèvre pour retenir un cri et cherche mon frère des yeux.
Il est là, assis dans l'herbe, en train de se frotter le genou.
— Ça va ?
Il me fait oui de la tête. Je l'entends renifler comme s'il ravalait des larmes et je détourne le regard.
On a sauté près de la Clôture, à quelques mètres du portail que franchissent les camions de ravitaillement des Fraternels sur le chemin de la ville et qui, fermé, nous bloque à l'intérieur. La Clôture se dresse au-dessus de nous, trop haute et pas assez rigide pour être escaladée, trop massive pour être abattue.
— Il y a des gardes Audacieux ici, normalement, dit Marcus. Où sont-ils passés ?
— Ils ont dû être soumis à la simulation, répond Tobias. Maintenant... qui sait où ils sont et ce qu'ils font.
On a arrêté la simulation — le poids du disque dur dans ma poche arrière est là pour en témoigner -, mais on ne s'est pas attardés pour découvrir les conséquences. Qu'est-il arrivé à nos amis, à nos camarades, à nos chefs, à nos factions ? Impossible de le savoir.
Tobias s'approche d'un petit boîtier métallique fixé à droite du portail et l'ouvre, révélant un pavé numérique.
— Espérons que les Érudits n'ont pas eu l'idée de changer la combinaison, dit-il en tapant une série de chiffres.
Il s'arrête au bout du huitième et la serrure s'ouvre.
— Comment connaissais-tu le code ? lui demande Caleb.
Sa voix est tellement chargée d'émotion que je me demande comme il ne s'étouffe pas.
— Mon travail consistait à surveiller le système de sécurité dans la salle de contrôle des Audacieux, explique Tobias. On ne change les codes que deux fois par an.
— Un vrai coup de chance, fait Caleb en lui glissant un regard soupçonneux.
— La chance n'a rien à voir là-dedans. J'ai choisi ce travail pour être sûr de pouvoir sortir.
Je frissonne. Il explique cela comme si on était prisonniers. Je n'avais jamais considéré les choses sous cet angle et, rétrospectivement, je me trouve naïve.
On marche en groupe compact. Peter presse son bras ensanglanté contre sa poitrine — le bras sur lequel j'ai tiré. Marcus le soutient d'une main sur l'épaule. Caleb n'arrête pas de s'essuyer les joues. Mais j'ai beau avoir deviné qu'il pleure, je ne sais pas comment le consoler, ni pourquoi je ne pleure pas moi-même.
Alors je prends la tête. Tobias marche à côté de moi et bien qu'il ne me touche pas, sa présence me calme.

+++

Les premiers signes du secteurs des Fraternels nous apparaissent sous la forme de petits points de lumière qui se changent bientôt en carrés, puis en fenêtres illuminées. Un amas de bâtisses en bois en verre se dresse devant nous.
Avant de les atteindre, on traverse un verger. Mes pieds s'enfoncent dans la terre et les branchent s'entremêlent pour former comme une tonnelle au-dessus de ma tête. Des fruits sombres pendent dans le feuillage, prêts à tomber. L'odeur douceâtre des pommes blettes se mêle à celle de l'humus dans mes narines.
À l'approche des bâtiments, Marcus s'écarte de Peter pour passer devant.
— Je connais le chemin, explique-t-il.
Dépassant la première bâtisse, il se dirige vers la deuxième sur la gauche. À l'exception des serres, tout ici est construit dans le même bois sombre, brut et rugueux. Des rires fusent par une fenêtre ouverte. Le contraste entre cette légèreté et l'immobilité de pierre que je sens en moi me serre la gorge.
Marcus entre dans le deuxième bâtiment. L'absence totale de mesures de sécurité me choquerait si l'on ne se trouvait pas chez les Fraternels. Leur confiance confine souvent à la bêtise.
Le seul bruit audible dans le couloir est le crissement de nos chaussures. Caleb a cessé de renifler.
Marcus s'arrête devant un bureau dont la porte est ouverte. La représentante des Fraternels, Johanna Reyes, est assise dans la pièce, le visage tourné vers la fenêtre. Je ne l'ai vue qu'une fois auparavant, mais son visage est de ceux qu'on n'oublie pas. Une large cicatrice court depuis son arcade droite jusqu'à sa bouche. Johanna est borgne et parle avec un zézaiement. Elle serait belle sans cette balafre.
— Oh, Dieu merci ! s'exclame-t-elle en voyant Marcus.
Elle vient vers lui les bras tendus. Mais au lieu de le serrer contre elle à la manière des Fraternels, elle se contente de lui toucher les épaules, comme si elle avait assimilé la réticence des Altruistes à l'égard des contacts physiques.
— Les autres membres de ton groupe sont là depuis plusieurs heures, dit-elle. Ils n'étaient pas sûrs que tu t'en sois sorti.
Elle parle des Altruistes avec qui Marcus et mon père s'étaient réfugiés dans une cache. Je n'avais même pas songé à m'inquiéter pour eux.
Par-dessus l'épaule de Marcus, les yeux de Johanna se posent sur Tobias et Caleb, puis sur moi, et enfin sur Peter.
— Seigneur, lâche-t-elle quand son regard tombe sur la manche ensanglantée de Peter. Je vais appeler un médecin. Je peux vous autoriser à rester cette nuit, mais demain, notre communauté devra prendre une décision collective.
Après un coup d'œil à Tobias et moi, elle poursuit : 
— La présence d'Audacieux dans notre enceinte risque de ne pas susciter l'enthousiasme. Bien sûr, vous êtes tenus de me remettre toute arme que vous pourriez avoir sur vous.
Je me demande tout à coup comment elle sait que je suis une Audacieuse. Je porte encore la chemise grise de mon père.
À cet instant, l'odeur de mon père, mélange de savoir et de sueur, s'élève du tissu et m'emplit les narines. Je serre les poings si fort que mes ongles s'enfoncent dans mes paumes. Pas ici. tu ne vas pas craquer ici.
Tobias lui donne son pistolet. Je glisse une main derrière mon dos pour prendre le mien, caché sous ma chemise, mais il l'intercepte avant d'entrelacer nos doigts pour masquer son geste. 
Je sais qu'il est plus judicieux de garder l'une de nos armes. Mais ça m'aurait soulagée de m'en défaire. 
Johanna nous tend la main, à moi puis à Tobias. À la manière des Audacieux. La façon qu'elle a de s'adapter aux coutumes des autres factions m'impressionne. J'oublie à quel point les Fraternels sont soucieux des autres.
— Je suis Johanna Reyes, se présente-t-elle.
— Voici Tob... commence Marcus.
— Je m'appelle Quatre, l'interrompt Tobias. Et voici Tris, Caleb et Peter.
Il y a encore quelques jours, j'étais la seule parmi les Audacieux à connaître son vrai prénom ; un petit bout de lui dont il m'avait fait cadeau. Je sais pourquoi il préfère cacher ce nom au reste du monde ; il le relie à Marcus.
— Bienvenue dans l'enceinte des Fraternels, nous dit Johanna.
Ses yeux se posent sur moi et elle me sourit de son sourire tordu.
— Et si on vous prodiguait quelques soins ?

Une infirmière me donne une pommade pour mon épaule — conçue par les Érudits pour accélérer la cicatrisation -, avant d'escorter Peter à l'infirmerie pour s'occuper de son bras. Johanna nous emmène au réfectoire, où on retrouve quelques Altruistes qui s'étaient cachés avec Marcus, Caleb et mon père. Susan est là en compagnie de quelques-uns de nos anciens voisins, assis à des rangées de tables en bois aussi longues que la salle. Ils nous saluent — Marcus en particulier — avec des sourires tristes et des yeux humides.
Je m'accroche au bras de Tobias pour ne pas défaillir face aux membres de la faction de mes parents, soudain écrasée par le poids et leurs vies et de leurs larmes.
Un Altruiste pose devant moi un gobelet empli d'un liquide fumant en me disant : 
— Tiens. Ça t'aidera à dormir, comme cela en a aider quelques autres. Ça évite de faire des cauchemars. 
Le liquide est rouge comme du jus de fraise. Je le bois d'un trait. Sur le coup, sa chaleur me donne une sensation physique de plénitude. Et après avoir avalé les dernières gouttes, je commence à me détendre. Quelqu'un me conduit dans un couloir, jusqu'à une chambre à un lit. Ensuite, plus rien.
[...]

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